L’Yonne a très tôt offert aux hommes une voie de communication naturelle, essentielle au transport des biens et des voyageurs. Navigable sur près d’une centaine de kilomètres, elle a longtemps joué un rôle économique majeur pour la cité sénonaise, facilitant l’acheminement du bois du Morvan, des pierres et des marchandises vers la capitale. Mais si l’eau fut une source de prospérité, sa maîtrise fut le fruit d’une longue et constante conquête.

L’héritage antique ou le génie hydraulique d’Agedincum

Véritable prouesse du génie civil, l’aqueduc de Sens –l’antique Agedincum– constituait un réseau complexe structuré en plusieurs tronçons successifs : la Faucauderie, Noé et Saint-Philibert. Cet ouvrage d’envergure avait pour vocation d’acheminer vers la cité les eaux captées au cœur de la vallée de la Vanne.

S’étirant sur 14,5 km, l’ouvrage adoptait un profil majoritairement souterrain. L’évolution de l’aqueduc témoigne de la vitalité croissante de la cité gallo-romaine : sous l’effet du dynamisme urbain du IIe siècle et de l’édification de vastes complexes thermaux, l’ouvrage fut successivement prolongé pour répondre à l’accroissement des besoins. Aujourd’hui, l’analyse minutieuse des techniques de construction permet aux archéologues de retracer l’histoire de ce monument, de son apogée à son abandon.

Découvrez l’aqueduc de la Vanne avec Laurent Deutsch dans l’épisode « L’histoire de Sens… À toute berzingue ! »

Franchir la Rivière – Les sentinelles de la Cité

L’histoire des ponts de Sens oscille entre légende et réalité urbaine. Une énigme archivistique fait remonter le premier franchissement à l’an 499, date à laquelle le roi Clovis Ier aurait doté l’abbaye  Saint-Pierre-le-Vif, à l’Est de la ville, Rue d’Alsace-Lorraine, d’un pont. Bien que l’authenticité de cet acte soit discutée, la présence de structures pérennes est attestée dès le Moyen Âge.

Une enquête de 1546 nous décrit un paysage fluvial organisé autour de deux ouvrages majeurs :

  • Le Grand-Pont : Reliant la Porte d’Yonne au faubourg Saint-Maurice, ce pont de pierre disposait de six arches. La « Maîtresse-Arche » était dédiée au passage des navires, tandis que des latrines publiques surplombaient la cinquième.

  • Le Pont-au-Diable : Franchissant un bras secondaire, cet ouvrage fut remplacé en 1840 par une structure plus moderne à trois arches.

L’Yonne était également une source d’énergie : des moulins étaient installés à même les arches. Leur exploitation était strictement encadrée par les autorités pour ne jamais entraver la navigation, témoignant d’un équilibre fragile entre industrie locale et commerce fluvial.

La porte d’Yonne et la Sainte Couronne d’Épines du Christ

Entrée solennelle de la ville, la Porte d’Yonne constituait l’accès privilégié des dignitaires. L’été 1239 demeure son heure la plus glorieuse : le roi Louis IX y accueillit la Sainte Couronne d’Épines.

Après une réception fervente à Villeneuve-l’Archevêque, la relique fut portée par le monarque lui-même, nu-pieds et en toute humilité, jusqu’au cœur de Sens. Le 13 Août, c’est par la voie des eaux que la Couronne quitta la cité pour rejoindre Paris, marquant ainsi le lien indéfectible entre le destin de la rivière et celui de la Couronne de France.

L’Âge d’Or de l’économie fluviale

Pendant des siècles, l’Yonne fut le théâtre d’une effervescence commerciale prodigieuse. Dès le XIIIe siècle, elle devint l’artère nourricière de Paris. Les « voituriers par eau » acheminaient les richesses du terroir : vins de l’Auxerrois, céréales du Sénonais et, surtout, le bois du Morvan.

Ce dernier suivait un périple singulier, descendant en « trains de bois », d’impressionnants radeaux de 70 mètres de long. À partir du XVIIe siècle, les coches d’eau assurèrent le transport des voyageurs dans une atmosphère qui inspira plus tard Gustave Flaubert. Ce monde pittoresque s’effaça au milieu du XIXe siècle devant l’avènement du rail, laissant derrière lui le sifflet mélancolique des premières locomotives.

Dompter l’Indomptable : Digues et Inondations

Le rapport des Sénonais à leur rivière fut marqué par une lutte constante contre ses caprices. Avant le milieu du XIXe siècle, les méandres instables et les crues récurrentes entravaient la navigation plus de deux cents jours par an.

Des travaux de rationalisation modifièrent durablement le cours de l’Yonne vers 1835, entraînant la disparition de certaines îles (comme l’ancienne île Kley) pour fluidifier le trafic. Cependant, la nature reprit parfois ses droits. La grande crue de Janvier 1910 reste l’événement le plus spectaculaire : sous l’effet de pluies diluviennes, l’Yonne submergea les quartiers bas. Les rues devinrent des canaux où l’on ne circulait qu’en barque, marquant une étape décisive dans la prise de conscience nationale des risques d’inondation.

La grande inondation de 1910

Le 21 Janvier 1910 Sens est frappée par une importante inondation, dans le contexte de la grande crue qui touche la Seine et ses affluents durant l’hiver 1909-1910. Cet épisode climatique exceptionnel est provoqué par des pluies continues, associées à la fonte des neiges et à des sols déjà saturés d’eau.

À Sens, c’est principalement la rivière Yonne qui déborde de son lit. Les quartiers les plus bas de la ville sont rapidement envahis par les eaux, rendant de nombreuses rues impraticables. Les caves, les commerces et plusieurs habitations sont submergés, obligeant certaines familles à quitter temporairement leur logement. Dans plusieurs secteurs, les déplacements ne peuvent se faire qu’en barque, donnant à la ville un aspect inhabituel et spectaculaire.

L’activité économique est fortement perturbée : les marchés sont interrompus, les transports fluviaux et ferroviaires ralentis, et de nombreuses entreprises doivent suspendre leur travail pendant plusieurs jours. Même si Sens n’est pas la ville la plus touchée par la crue de 1910, la situation y reste préoccupante en raison de sa position stratégique sur l’axe fluvial de l’Yonne.

Cet événement marque durablement les mémoires locales et contribue à une prise de conscience nationale sur les risques liés aux inondations. Il participe à l’évolution progressive des politiques d’aménagement des rivières et de prévention des crues en France tout au long du XXe siècle.

Le crépuscule d’un monde et l’héritage littéraire

L’avènement du rail au milieu du XIXe siècle sonna le glas de cette tradition séculaire. Le sifflet de la locomotive, retentissant dans la vallée vers 1850, fit dire avec amertume à un marinier : « Écoute bien, petit, i flute not’ mort ! ». Les derniers trains de bois disparurent définitivement dans les années 1920.

Toutefois, cette épopée fluviale a laissé une trace indélébile dans la culture. Le charme de ces voyages au fil de l’eau a été immortalisé par de grands auteurs tels que Restif de la Bretonne ou Gustave Flaubert, qui ont su capturer l’atmosphère singulière de cette navigation lente et pittoresque avant qu’elle ne s’efface devant la modernité.

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